mardi 27 avril 2021

Les larmes du Chameau





Il était une fois un chameau, (je vais dire chameau !) qui vivait paisible aux abords d’une oasis au milieu du Sahara.
Il attendait, patient, que l’on ait besoin de lui et s’attardait parfois un peu à l’ombre des acacias qu’il agaçait de ses longues dents pour en grignoter les épines et les quelques feuilles si tendres qui gardaient en elles un peu de l'humidité des dernières pluies.
C’était un beau et brave chameau, doux et tranquille, dont les gros yeux bordés de longs cils, pouvaient lire l’âme des hommes.
Lorsque l’on avait besoin de lui, il s’agenouillait délicatement et patientait tranquillement que son maître eut installé le bât et le chargement du jour. 
Il ignorait quelle durée aurait le voyage car, on ne sait jamais combien de temps dure un voyage, n'est-ce pas!
Rassasié de feuilles et abreuvé au puits jusqu’à plus soif, harnaché et fin prêt, il suivait le chemin que le chamelier commençait à tracer de ses longs pas tranquilles dont le sable gardait la trace.
Le bâton sur les épaules, le licol dans la main, ils cheminaient de concert sous le soleil déjà ardent de la matinée.
Parfois, notre chameau prenait les devants, et ses sabots tassaient les grains de sable pour  faciliter la marche de l'homme qui posait ses pieds dans les empreintes ainsi laissées.
C’était un bon maître. Il s’arrêtait dès qu’un bîr ( puits profond) se présentait et lui permettait de se reposer à l’ombre, quand il y en avait.
Si il n’y en avait pas, c’était lui, le brave chameau, qui faisait un abri de son corps entre le soleil brûlant et le sable pour que le chamelier puisse s’y étendre un moment et déguster son thé avant la sieste.
Il restait alors là, immobile et veillait au repos de l’homme avec son attention et son amour de chameau.
Il était si brave, que, jamais, il n'avait du être entravé!
C’était un chameau d’exception!
Au réveil, la marche reprenait. Le silence du désert n’était troublé, par instant, que par la voix de son maître à l’heure de la prière, que celui-ci psalmodiait en marchant, en un murmure qui rythmait le jour.
Son maître ne le chargeait jamais trop et ne montait sur son dos que pour soulager un peu sa fatigue ou pour gravir quelque dune rebelle aux grains de sable si fins, que seuls les pieds du chameau pouvaient en venir à bout. 
Même lui, tanguait et roulait  comme un navire fou!
C’est bien alors qu’on pouvait l’appeler : «  le vaisseau du désert » !
Parfois ils s’arrêtaient un peu au bord d’une guelta (bassin d’eau naturelle) où il pouvait boire bien à l’aise et tous deux en profitaient pour une longue, longue sieste après le thé.
Il partait parfois chargé de sel et revenait, après une dure marche, avec des dattes, lorsque la guetna ( grande récolte de dattes en Mauritanie) avait été fructueuse. 
Son maître alors, achetait parfois aux femmes d'un village traversé, un joli bijou pour son épouse restée au campement.
La fête durait des jours et des jours quand les récoltes des palmeraies étaient abondantes.
Au retour, il était un peu plus chargé que d’habitude, mais se sentait joyeux : il y avait là une belle réserve de nourriture pour la famille de son maître.
Un matin pourtant fut un matin différent des autres.
Le soleil se levait à peine teintant d’ocre et d’or les dunes proches. 
La femme du chamelier surgit de la khaima ( tente) en gémissant : « mon époux, mon cher époux… et s’écroula en enfouissant son visage dans le sable.
Sans témoin et elle pouvait laisser voir au ciel son désespoir.
Le bon chamelier s’était éteint, brusquement, sans un cri, sans une parole. 
Il avait été un vaillant et très courageux chamelier et il avait toujours gardé pour lui ses douleurs, ses soucis et ses peines.
Après les longs jours de deuil, sa femme dut se rendre à l’évidence : il fallait se séparer d'une bête pour que la famille puisse subsister.
Le sort désigna Djamel et le chameau fut vendu.
Il y en avait pourtant bien quelques autres, mais c’est lui que le hasard choisit.
Il ne pleura pas de larmes de chameau, mais il sentit dans son coeur comme un grand vide. Sans un regard en arrière, il suivit le nouveau maître.
Quand on quitte un endroit que l'on aime, il vaut mieux ne pas se retourner.
Il en avait portées des charges: des femmes tristes et des enfants joyeux, du sel et des dattes et même des pièces de rechange pour des motos - pompes destinées à une grande palmeraie!
Il avait écouté les coeurs, entendu des confidences et ses grands yeux transmettaient à chacun un mot silencieux de réconfort.
Il prenait en charge bien plus que des colis, des dattes ou du sel!
C’était, comme je vous l’ai dit, un chameau d’exception!
De temps en temps, les bons maîtres, leurs épouses et leurs enfants, collaient leur front contre le sien sans dire un mot, juste comme ça, les mains de chaque côté de sa tête en une accolade bienveillante.
Mais ce temps là semblait s’achever.
Il eut des maîtres moins bienveillants qui parfois le laissait assoiffé.
Vous me direz que j’invente, qu’un homme du désert n’est pas comme ça!
Mais les Hommes sont les Hommes et partout il y en a qui maltraitent leur chameau.
Il continuait donc de porter des charges un peu lourdes pour ses os vieillissants. 
Il continuait de porter les joies et les chagrins des autres sans jamais faillir. 
En lui, les souffrances et les non-dits de ceux qui lui faisaient tant de confidences s’accumulaient, autant que l’eau qui repulpait sa bosse.
Djamel, car vous l’avez compris, c’était son nom,  se disait qu’il avait été plutôt heureux : il avait engrossé quelques belles chamelles qui lui avaient donné de nombreux enfants et ceux-ci, à leur tour, traversaient les déserts de part en part, vigoureux, téméraires et attentifs.
Mais, lui, était un chameau peu ordinaire !

Il fut revendu à un chamelier propriétaire de quelques bêtes faméliques. 
Lorsqu’il les vit, sa vieille carcasse trembla. 
Oh, pas de peur, mais de tristesse : « Quelle était donc la souffrance de cet homme pour qu’il laissât son troupeau dans une tel état 
Ne se rendait-il pas compte qu’il mettait ainsi sa propre vie et celle des siens en danger? »
Il pouvait écouter et porter des charges, mais il n’avait pas le pouvoir d’ouvrir les yeux aux humains.
Au matin, le maître le chargea tant et plus, lui fit parcourir des kilomètres sans lui donner le temps de s’abreuver ni ne lui flatta l’encolure et il ne posa pas son front contre le sien.
Il ne sut donc jamais ce qui tourmentait cet homme froid et fermé.

Un soir où la lune s’annonçait pleine, l’ultime humiliation lui fut imposée : lui, qui de sa vie n’avait été entravé, voilà que l’homme, brutalement, attachait ses pattes arrière avec une corde rugueuse et trop serrée.
Étonné et déséquilibré, pour la toute première fois, il tomba sur les genoux.
Lorsque l’homme s’étendit pour dormir un peu, notre chameau vieillissant allongea son cou et déposa sa tête sur le sable encore tiède. 
De ses grands yeux si doux, deux grosses larmes de chameau perlèrent, qui coulèrent, coulèrent et disparurent si loin dans le sol, qu’elles rejoignirent l’eau profonde qui nourrissait le fleuve à plus de 100 kilomètres de là.
La lune blanche, dans un ciel d’un bleu d’encre marine, éclairait les hautes dunes de l’erg de sa froide lueur.
Au loin quelques chacals affamés aboyaient.
Quelques scarabées noirs et furtifs se glissaient en douce sous la couverture du chamelier endormi.
Djamal voulut, juste pendant un court instant, que le Très Haut, lui ôtât la vie, là, tout de suite.
Mais cela ne marche pas comme ça, même pour un chameau d’exception!
Il éloigna ces noires pensées, s’ébroua et se releva avec précaution.
Il avait du mal à se déplacer, l’entrave lui cisaillait les membres.
Pourtant il essaya, fit quelques pas en espérant que les liens se relâchent, mais en vain.
Il recommença et recommença encore, puis épuisé par l’effort, retomba à terre.
Il se laissa aller sur le flanc et se mit à pleurer, oh, pas sur lui-même, mais sur les souffrances des humains capables d'actes si cruels.
Il pleura tant, et si longtemps, qu’une mare se forma jusqu’à l’entourer.
Ses pattes arrière baignaient  dans l’eau salée de ses larmes.
ll réussit à se relever et sentit un léger changement : le lien lui semblait distendu. 
Il fit quelques pas titubants et, sans plus s’en soucier, se dirigea cahin-caha, vers l’acacia le plus proche, pour se rassasier.
Tout à coup, il s'aperçut  qu’il marchait librement! Les cordes avaient glissé. Il était libre!
Les premières lueurs de l’aube rosissaient les dunes. 
Son pitoyable maître dormait profondément auprès des cendres du feu de la veille.
Il s’approcha de celui-ci, et de ses dents, il ramena la couverture bien haut sur le bonhomme : le désert peut être bien froid la nuit !
Puis, il se tourna vers l’immensité désertique qui s’étendait devant lui.
Il ne savait ni où aller, ni quel chemin prendre, il ne savait où ses pas le mèneraient ni, si dans quelques jours, sa carcasse ne blanchirait pas sous le soleil impitoyable.
Il ignorait si il trouverait de l’eau et des acacias sur sa route.
Il ignorait tout de son futur, mais il partit au galop, en lançant joyeusement ses grandes pattes derrière lui, et ses grands yeux doux de chameau virent le soleil étincelant de la liberté pointer à l’horizon.
Il se défit sans regrets de toutes les charges que son coeur avait accumulées, puis, sans regrets,  il partit… très, très, très loin.







Texte, photo et dessin: Mona Mc Dee

1 commentaire:

  1. Ohhhh je suis très touchée par cette histoire.
    Merci, pour lui, le voici libre !

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