dimanche 19 mai 2019

LES VIEUX ENFANTS


« …Nos ne sommes tous que de vieux enfants,
qui vont se coucher en rechignant… » ( Alice au Pays des Merveilles. Lewis Carroll.)




Que sommes-nous d’autre que de vieux enfants, jetés dans les tourments de la vie qui n’a de sens que celui qu’on lui donne, parce que la vérité toute nue est trop dure, trop indécente et que pour l’affronter, nous faisons tout le temps semblant.
Comme les enfants que nous sommes restés, nous faisons « comme si », ou « on disait que… ».
Nous cherchons à coup d’addictions diverses, de thérapies, de médicaments, à remplir ce grand vide existentiel que rien, rien ne viendra jamais combler.
Expulsés de la matrice, chassés du paradis, où nous étions en douce et chaude apesanteur, notre vie n’est plus que cette longue quête enfantine pour la retrouver.
Nous demeurons ces enfants vieux et vieilles, avides de bras tendres, de caresses, de baisers, avides de cesser de nous colleter tous les jours avec les mille obligations du quotidien.
Entre un verre d’alcool ou une petite pilule bleue, entre une séance de larmes chez le psy et une histoire d’amour qui finit tôt ou tard, entre une journée courageuse où le ciel se montre clément et une nuit où les démons de l’enfer se sont déchaînés, nous résistons aux tempêtes, chênes abattus ou roseaux penchés sur nos marécages, espérant qu’un miracle nous fasse échapper à ce parfois trop dur séjour.
Lorsque tellement pleins de ce grand vide, nous voudrions demander à être un peu câliné, comme un enfant perdu, nous n’osons pas, car nous sommes des adultes n’est-ce-pas!
Pourtant notre coeur n’a pas grandi, il attend toujours un peu d’amour.

« Prends moi dans tes bras, dis-moi que ça va aller, que tu me garderas toujours serrée contre ton coeur, que tu essuieras mes larmes et partageras mes rires et mes émerveillements,  que tu me tiendras si fort, que la mort nous laissera un peu de répit. »
C’est le rêve éveillé de cet éternel enfant en nous, celui qui a peur du noir, étonné de constater la déliquescence des chairs, la perte de la vivacité d’esprit, qui a beau savoir mais ne comprend quand même pas,  et cette pathétique impression de jeunesse intérieure, l’étonnement journalier devant le miroir qui nous renvoie l’image de quelqu’un que nous ne reconnaissons plus.

Il ne nous reste que la quête, encore et toujours la seule qui vaille, celle de l’amour, peu importe la forme qu’il revêt, et pour ne pas sombrer, nous continuerons à faire semblant que nous sommes des adultes responsables, mais ta main dans la mienne, au fond de nous, nous saurons que nous ne sommes que de vieux enfants. 



texte et photographie: Mona Mc Dee


samedi 4 mai 2019

Ancrage




Il y aura toujours un peu de mon coeur accroché aux tables bancales des bistrots de ma ville.
Ma ville, critiquée, défigurée, balafrée, défraîchie, ravagée, ridée de mille rues, avenues et venelles.
Nous sommes le miroir l’une de l’autre. 
Comme toi, je suis ravagée, pleine de cicatrices, remplies de rires aussi.



Tu es riche de tous ces visages venus d’ailleurs, de leurs vêtements chatoyants qui peignent de leurs couleurs les murs ternes de ma cité.
On est comme un vieux couple toi et moi: tu m’ennuies, tu m’exaspères, tu fais trop de bruit, tu laisses tomber tes mégots à terre, tu cries, tu vocifères et tu m’enlaces tendrement quand ça te prend tout à coup de t’apercevoir que j’existe.
Alors je veux te quitter, aller voir ailleurs, et je m’éloigne dans les campagnes et les chemins bucoliques;




je longe les canaux où plongent quelques hérons égarés; je m’étends dans des prairies si vertes que j’en ai mal aux yeux quand le bleu excessif et imbécile du ciel stagne au-dessus de moi.
À peine suis-je partie que déjà tu me manques et mes pas me ramènent sans cesse vers toi, brisée à coup de hache par des travaux sans cesse renouvelés.
La gare du village pour lequel je t’avais quittée m’ouvre ses portes.


Sur le quai je respire déjà mieux: je vais te retrouver comme je retrouverais un amant.

Dans le train, le nez appuyé à la fenêtre, je regarde défiler tout ces verts tendres et magnifiques du printemps ou dorés et flamboyants de l’automne, et je n’ai cependant qu’une envie: retrouver tes trottoirs sales, me frotter aux autres, tous et toutes les autres: ceux qui crient et celles qui pleurent,  ceux qui chantent et celles qui dansent, et faire partie à nouveau de ce grand coeur usé, comme le mien, qui se bat pour survivre.



Texte et photos: Mona Mc Dee 




samedi 20 avril 2019

CATHARSIS





Trier et mettre au rebut plus de 5 années de photographies tient de la plus profonde et étrange catharsis.
Tous les artistes et artisans, quel que soit leur art, comprendront ce que je ressens: 
jeter des textes qui nous semblaient essentiels et dignes d’un prix Goncourt ou presque, des « croûtes » sur lesquelles nous avions cependant jeté en vrac, nos pots de couleurs, nos émotions volcans, nos chagrins bleus; bijoux façonnés et ratés, glaise et grès rageusement jetés à terre, brisés autant que nos coeurs parfois, et ces photographies…


De chacune d’elle j’ai retenu le lieu où je l’ai prise, le temps qu’il faisait, le froid qui engourdissait mes doigts, la bise venue du Nord qui remplissait mes yeux de larmes et m’empêchait de regarder à travers l’objectif; la chaleur et les coups de soleil, les cloques aux pieds de trop d’escalades le long des talus et les kilomètres tracés le long des berges des canaux de mon petit pays.



Certaines racontent aussi l’amour, des pas partagés par une même passion, et c’est un crève-coeur que de jeter enfin ces images d’un temps qui n’est plus.


Mais à quoi bon. 
D’autres racontent la solitude, la mienne, que ces balades apaisent, et l’enchantement du bruissement des feuilles au long des chemins creux.


Il y en a qui racontent la vie des autres: celles des graffiteurs, dessinateurs de l’éphémère sur les piles des ponts; celle des laissés pour compte dans l’hiver de nos rues; celle des amoureux de tous âges et des enfants qui jouent encore, parfois, dans les parcs; celle des habitués de mon bistrot et celle de ma ville qui parfois se fait village quand l’été arrive.
Je ne peux tout garder et je n’aime pas le passé quand il provoque la nostalgie: ce qui est fini est fini: les amours mortes sont mortes et ressasser n’apporte rien.


Mais en triant, il y a ces photos que je garderai précieusement, certaines, très peu, que je ferai développer et garderai dans le melting pot d’une boîte à chaussure où mes enfants pourront fouiller à leur aise pour deviner un peu ce qui marqua ma vie: les amours, les belles et nobles, les rencontres lointaines qui me marquèrent à jamais, et toutes ces souvenirs, au fond sans importance.


Travail de tri, travail de deuil, travail sur la vanité, sur ce qui est essentiel ou non, parfois aussi, il ne faut pas le nier, fierté de certaines prises de vue et ambiances. 
Dans la boîte, il ne doit subsister que du beau, du joli, de la tendresse, de l’affection. 
Elle finira au fond d’un garage ou d’un grenier, oubliée, rongée par les souris, moisie par l’humidité, mais la vie est changement, rien n’est éternel et tout cela n’est en soi, qu’insignifiance. 







En toute simplicité: Texte et photos éphémères: Mona McDee



samedi 6 avril 2019

Je vous emmène en balade...-11-" Triste?...alors marche".




Chacun-e de nous a des hauts et des bas; chacun-e de nous a ses soucis, ses problèmes, ses joies, et de ces moments où nous tombe dessus une incommensurable tristesse, venue de quelque par là, au tréfonds.
Parfois elle persiste et signe, balafre le coeur, met à genoux.
Faire quelque chose? S’obliger à…?
Plutôt lui faire face, laisser les larmes couler, et puis, peut-être comme moi, mettre ses baskets, un Jean’s élimé, une veste aussi vieille que moi et prendre le sac à dos dans lequel j’ai mis, l’appareil photo, 2 pommes, une bouteille d’eau, une écharpe et un bonnet: on ne sait jamais.



Puis, partir avec le premier train…pas loin, mais loin du bruit de la foule que le soleil trop doux pour la saison, amasse aux terrasses dans un brouhaha qui m’angoisse.
Partir pour le silence; pour moi:  les canaux, les vieilles usines désaffectées, les chemins de halage, les berges, le vol gracieux de quelques hérons.



Marcher d’un pas tranquille à l’écoute du bruissement des jeunes feuilles dans la brise, et du murmure discret des oiseaux.
Au loin, une voiture passe et un avion laisse son sillage blanc dans l’azur.
Les canards se disputent un bout de pain.
Une péniche se balance mollement.  



Un peu de repos sur un peu d’herbe tendre et printanière et un chat tapi qui m’observe, méfiant. 
Je m’y étends et m’y endormirais bien, en sécurité dans les bras de la nature.



Le temps passe trop vite: un petit frisson me rafraîchit le dos; je me lève, et reprends le chemin en sens inverse pour regagner la gare.
Sur mon chemin, une bande d’ados, filles et garçons, rigolent et s’amusent, skate-bords aux pieds. 
J’échange avec eux un grand sourire: ils ne sont pas tout le temps sur leurs écrans!



Le train ne part que dans 45 minutes. 
Là, une « friture » ( ici on dit friture et non friterie, du moins nous, les vieux)!
Cornet de frites croustillantes, sauce Samouraï et brochette: je me pourlèche les babines et mange avec les doigts. 
On ne peut manger des frites en cornet qu’avec les doigts, non!



Il me reste encore un peu de temps pour prendre un rafraîchissement au Café de la Gare.
Un bistrot comme je les aime, un vrai bistrot, pas un de ces établissement aseptisé, gris, au café transparent servi dans des gobelets de carton d’un litre ou presque.
Un billard tendu de feutrine rouge: les boules s’entrechoquent, les joueurs sont concentrés et j’observe ce petit monde joyeux.



Mélange heureux de couleurs, de visages, de sourires qui me met du baume au coeur.
Cadeau inestimable que cette ambiance emplie d’amitié, de partage et de rires.



Quand je dis « Au revoir » à la cantonade, tout le monde me répond en retour! 
Bruxelles, Gare du Midi.



Foule des grands départs en vacances, métro et retour dans mon quartier ou le restaurant Indien du coin, a l’air de faire le plein.



Une jolie journée où la tristesse s’est effilochée au fil de l’eau de ce paisible canal. 



Texte et photos Mona Mc Dee

mardi 5 mars 2019

Je vous emmène en balade! -2- De feu, de fer et de suie.


(Ce texte date de 2015. Le blog à un moment a été perdu et j'ai tout recommencé grâces aux sauvegardes que j'avais heureusement faites. Celui-ci je ne l'avais pas encore re-publié.
Aujourd'hui cet endroit est rasé depuis près de deux ans déjà et des habitations de luxe y ont été construites.
Ce ravel n'avait plus de secrets pour moi et j'y ai dévalé des talus et rencontré des objets plutôt glauques! 











Mais revoici ce textes, dont je sais que certaines et certains se souviennent! )


"Certains endroits me fascinent, comme cet entrepôt brûlé où je suis retournée, par  tous les temps, année après année.
Été comme hiver, j'ai tourné autour de lui, les doigts gourds parfois. 




Il y a quelques jours encore, sous un ciel lumineux, mais battue par un vent glacial et tempêtueux,  je suis restée là, transie, heure après heure, en dialogue intime avec ce bâtiment torturé, aux poutrelles éclaboussées de soleil.



Je l’ ai observé, sous toutes ses coutures, j’ai relevé ses blessures multiples et ses déchirures et j’ai plongé dans une rêverie fantasmagorique. 




J’ai cru entendre le long feulement du feu qui couvait et, soudain, montait en rugissant  à l’assaut de la toiture en plastique ondulé.
J’ai ressenti les craquements secs du bois qui s’enflamme et mes poumons se sont emplis de la fumée âcre qui s’échappait des matériaux assaillis. 




Les verrières voisines, ont explosé dans un vacarme assourdissant, sous la chaleur intense de la fournaise.





De la toiture de l’entrepôt, des laves de plastique en fusion, ont dégouliné sous la douleur du feu. 




Les coulées se sont vitrifiées sur le sol, par endroit épargné par le feu.




J’ ai presque senti la morsure des acides qui se répandaient et s’enflammaient aussitôt.
Lorsque l’acier des bonbonnes de butane fut vaincu par le brasier, une explosion gigantesque acheva la destruction.




Le silence reprit possession des lieux après de longs jours où continuaient de rougir quelques braises.
Des drapés de plastique, tourmentés, se sont suspendus aux poutrelles ravagées et tordues et, des masques bizarres se sont figés pour l’éternité en un interminable cri d’agonie.





Le froid intense m’a fait grelotter et j’ai repris pied dans la réalité. 
Le lieu m’avait raconté son histoire et il pouvait reposer en paix.





Le ciel que  les nuages, le temps de ce cauchemar, avaient envahi, se sont lentement dissipés. Je suis restée encore un peu, pour écouter les chuchotements des branches dans le vent très froid du Nord.




Dans le train du retour, mes vêtements, me sembla-t-il, exhalaient une odeur de fumée."






Texte et photos: Mona McDee






dimanche 3 mars 2019

La bonne personne...















Parfois, lorsque nous vivons seul-e-s, nous nous demandons: « Quand donc rencontrerais-je la bonne personne? »
C’est tout au long de notre vie que nous rencontrons 
« la bonne personne », celle dont nous avions besoin à un moment précis, pour partager un pan de vie, quelques heures, pour apprendre quelque chose; une amitié, un amour, une relation purement physique, une entente philosophique, un instant nécessaire à notre vie fut-il heureux ou douloureux.
La souffrance nous empêche de reconnaître rapidement la portée de ces rencontres en apparence souvent anodines.
Le temps passe et toute la richesse de ces collisions atomiques se révèle à qui veut la voir.
Il faut que je remonte le temps à la recherche de ces rencontres, des impacts qu’elles ont laissés et qui m’ont marquée, tels les météorites la lune:
un cratère de douleur,
un mont de plaisir,
des plaines étales de petits bonheurs quotidiens.
Il y a tant d’hommes, de femmes et d’enfants qui ont croisé ma route,
un coup de fil qui m’a sauvée du pire,
une enfant inconnue qui me tend une feuille d’arbre parce qu’elle me trouve belle, même malade et hâve,
une amie m’écoute et nous partageons rires et larmes,
un compagnons partage ma vie et me donne enfants et des petits-enfants arrivent, deviennent hommes, se redressent et avancent avec fierté;
quand je me pense vieille, tu entres dans ma vie pour deux semaines de tendre miracle,
et je me remplis de gratitude pour les jours de grande solitude du grand âge venu.
Toi mon amour, parti déjà, qui me laisse cette douce béance, cette indélébile trace,
toi qui m’a appris que je pouvais me reposer parfois,
toi mon amie, celle qui m’a trahie et que j’ai trahie aussi,
et vous mes très lointain-e-s, ceux des sables et celles de routes rouges d’Afrique;
toi, ma jumelle, à des milliers de kilomètres, 
nous qui cheminons en parallèle, vivant peu ou prou les mêmes éloignements d’avec nos amours,
toi aussi mon amie au mal-être récurrent comme le mien, amie d’un réseau, mais amie quand même;
et mon fils de coeur, dans ce pays aride et sec où soufflent les vents violents et torrides, 
et ces enfants aux peaux sombres et douces, mes filleul-e-s de « là-bas ».

Toutes sont ou ont été « les bonnes personnes ».
J’ai tant ri, tant pleuré, tant été blessée et tant reçu d’amour, si je veux bien le discerner, entre les lignes, entre les nuages bas du coeur.
Des centaines de personnes nous traversent, nous quittent ou bien nous les quittons, et abandonnent en nos coeur, en nos corps des marques profondes ou légères: certaines que nous chérissons, d’autres dont nous nous lavons indéfiniment dans le silence ou la parole libératrice.

Pendant que j’écris, mon bistrot favori se remplit de vos ombres, assises ou debout et le café devient trop petit pour vous contenir tous et toutes.
Des éclairs, des bribes, des visages oubliés et d’autres sans visage.
Cette femme qui me prend les mains dans le métro, me regarde intensément et s’en va. 
Elle disparaît? Non, elle demeure assise parmi les autres, passagère clandestine de ma vie.
Entourée de vous, je remonte aux origines, à ces instants que je traîne derrière moi où j’ai pensé avoir tellement manqué d’amour. 
Rejetée je l’ai été, aimée, je l’ai été: ils ne pouvaient faire autrement avec ce qu’ils avaient reçu. 
Et je n’ai pas fait beaucoup mieux.
Je me suis tellement battue contre eux, qu’en chemin j’avais perdu l’essentiel: l’amour, celui qui lave, efface, rend tout plus doux  car il faut avoir reçu une sacrée dose d’amour originel pour être une résiliente combative.
Toi aussi, brièvement entrevu, mon père des Highlands et cette nostalgie que comble la cornemuse et les lochs cernés par les collines envahies de bruyère.

« La bonne personne », celle que je rencontre au coin d’une rue, me fait grandir, m’oblige à me mesurer à moi même, même si sa gifle mentale m’assomme sur le moment.
Orgueil démesuré et omnipotence de l’enfant devenue adulte, mis à sac pour mon plus grand bien.

Pour toi qui passe, je suis aussi « la bonne personne », à cet instant précis.
J’ignore ce que je te lègue: j’espère que c’est un cadeau qu’un jour tu découvriras, en déballant les souvenirs de tes rencontres.
Je sais qu’au sein des collisions les plus improbables se cachaient les trésors les plus précieux. 



Photo et texte: Mona McDee