samedi 16 mars 2019

Drââ le dragon mandarine.


Chapitre -1-

Nous sommes au Moyen-âge, en Angleterre, en pays de Cornouailles, à Land’s End, là où la terre prend fin. 
Époque troublée et très étrange que celle du règne du grand roi Arthur!
Au château, le désordre règne: les chevaliers sont réunis autour du souverain pour parler du désastre qu'a provoqué la Quête du Graal. 
Beaucoup de valeureux n'en sont pas revenus .
Ils ont connus tant de pièges et tant de sortilèges; ils ont du se méfier de tout et de tous. 
Nombreux sont ceux qui ont péri par les magies et les poisons des sorciers.
Lancelot, le brave Lancelot, amoureux de Guenièvre, l’épouse du roi, s’est retiré et s’est fait ermite aux fond des forêts profondes, afin de ne pas ternir la réputation de la reine.
Quant à Galaad, le preux, le pur Galaad, lui seul a pu entrevoir le mystère du Graal et le « Siège périlleux » lui revient.
Alors la lumière est revenue dans le royaume de la Table Ronde.
Dans les venelles du château, on discute, on chuchote: des dragons ailés répandent la terreur. 
Bientôt, les chevaliers devront à nouveau fourbir armes et armures et combattre ce nouveau fléau.
La terre tremble sous les pas des géants ailés et le feu de leurs naseaux ravage les champs.
La ville est affamée.
Les jolis poneys blonds et les moutons aux museaux noirs, sur les crêtes des collines empierrées, ne trouvent plus qu’une maigre pitance.
Après l'effroi et les terreurs de La Quête, rien ne peut encore apeurer les chevaliers d’Arthur:  dragons et chimères ne les effrayent plus.
Les lances jaillissent des mains des hommes harnachés et joyeux et  les dragons livrent en vain une ultime bataille, lançant vers le ciel leurs feux imprécateurs et puissants.
Le dernier dragon tombe du ciel comme une météorite et creuse sur le sol de Tintagel un trou gigantesque et fumant!
Les trompettes retentissent.
La cour, en grand apparat, défile altière, par les villages et les hameaux. 
Un grande fête va célébrer cette victoire!
Les serfs, déliés de leur serment d’allégeance pour l'occasion, vont  pour la première fois, participer au grand tournoi et se mesurer avec les meilleurs et les plus courageux chevaliers du monde.
Là-bas, dans la fosse béante, le dernier géant rend l’âme.
Le dernier?
L’animal se tord de douleur et dans un ultime spasme avant de mourir, donne la vie au plus joli petit oeuf de dragon que l’on n’ait vu de mémoire de dragon! 
Mais: est-ce un miracle? 
L'oeuf se brise; l'animal tente de s’extraire de la coquille.
Ses yeux sont encore englués et il se blottit contre sa mère qu’un le froid mortel envahit.
Une ombre mystérieuse se tient debout près de lui: c’est Merlin, le grand magicien de Camelot.
Il sait tout du présent, du passé et de l’avenir.
Il connaît aussi très bien la bêtise des hommes!
Il pose la main sur la petite bête et prononce, à voix basse, une incantation qui rendra inoffensif le souffle du dernier de sa race.
«Désormais dit-il, tu ne cracheras plus de feu mais, de tes naseaux ne jaillira qu’un souffle humide et parfumé . »
Il murmure aussi: «minimus, minimus, minimalis...» et souffle avec force sur l’enfant dragon.
Puis d’une voix puissante il adresse sa supplique au ciel et à ses forces mystérieuses et magiques.
Un éclair violent frappe le sol à ses pieds.
Dans le cratère l’animal a disparu.
Déjà les soldats arrivent et Merlin, sans leur accorder un regard, s’éloigne d’un pas pesant et tranquille vers le château de Camelot.
Il monte lourdement les hautes marches qui longent la falaise battue par des vagues gigantesques et se retire dans la plus haute tour.
Là, il regarde loin, très, très, très loin.

Chapitre -2-

Farid a huit ans, de grands yeux sombres, sérieux et révoltés, une tignasse noire et bouclée. 
Sa dégaine de petit dur dans son Jean’s déchiré, lui donne l’air d’un angelot déchu.
Trop tôt confronté à la vie de la rue, Farid va mal.
Sa mère est morte, son père est reparti  «là-bas», son frère et sa sœur, à peine sortis de l’enfance, sont seuls pour l’élever.
Ils ont cherché du travail pendant des mois, mais rien: «Vous n’avez pas le profil» leur répond-on.
Les communes pimpantes et proprettes, les quartiers résidentiels où les agents de police vous saluent poliment et les artères brillamment éclairées, ne sont pas faits pour eux, ni les mégas - gigas super marchés qui exposent à en vomir leur trop-plein de victuailles pour des trop bien nourris.
Pour eux, la rue, ce sont les trottoirs défoncés que personne ne répare, les immondices que l’on oublie de collecter.
Ce sont aussi les réunions entre copains dans les squares, à la tombée de la nuit, que les bourgeois n’osent plus fréquenter.
Là, ils discutent et se révoltent. 
Si une forte tête pleine de violence se glisse parmi eux, tout dérape.
C’est là que vit Farid..
Il fréquente l’école du quartier au gré de ses humeurs, c’est à dire pas très souvent.
Il est triste, si triste aujourd’hui et il a un peu faim. 
Pas la peine de rêver à l'une de ces super nouvelle barre chocolatée, ni au petit biscuit en forme de dragon, ni au jouet surprise que l'on découvre dans un œuf en chocolat.
La révolte gronde en lui: pourquoi pas lui, pourquoi pas lui!
Ses yeux s’emplissent de larmes vite refoulées qu’il essuie d’un geste sec du bras.
La nuit déjà s’empare de la cité.
Au coin d’une rue il y a un night - shop aux couleurs criardes.
Le patron fume un cigare sur le pas de sa porte et l’observe, méfiant.
Farid dépasse la boutique, dédaigneux, puis il revient sur ses pas en courant, tend le bras pour attraper la belle pomme toute rouge qui lui fait tant envie sur le bel étalage et le patron du magasin est déjà prêt à bondir, mais l‘enfant s’immobilise: un gémissement lui fait suspendre son geste: on dirait un bébé qui pleure!
D’où cela provient-il donc?
Farid en oublie l’envie, la faim et cherche avec précaution.
Contre une porte cochère, des sacs d’ordures par dizaines.
Les pleurs se précisent.
Soudain, l’enfant recule, tétanisé: là, dans un coin entre deux sacs noirs, deux grands yeux verts phosphorescents le fixent.
Ils sont fichés dans une petite tête étrange, le corps replet est recouvert d’écailles et des ailes sont gauchement repliées contre celui-ci.
Bizarrement, au lieu de l’odeur nauséabonde des immondices, le gamin inspire un léger parfum de… mandarine !
Sa première frayeur passée, il dégage l’animal et le prend dans ses bras. 
“Ça” n’a pas plus de 50cm et n’est pas très gros. Il a l’air très effrayé et l’enfant  le cache sous sa veste du mieux qu’il peut. 


Contre son cœur il sent cogner celui de la petite bête, aussi apeurée que lui.
Pourtant, il se sent envahi par un sentiment inconnu, par une chaleur inattendue: la faim, les envies de belles choses se sont envolées.
Cette présence lui murmure: «tu n’es plus seul!»



Très loin dans le passé, Merlin sourit.
Tout est bien.

Chapitre -3-

Farid devine qu’il a fait une découverte d’importance qui nécessite le secret le plus absolu.
Demain il ira à l’école. 
Il ira chercher dans le grand livre qui sait tout, le nom de sa trouvaille.
Cependant il croit savoir: il a vu des affiches sur les façades d’un cinéma: « Cœur de Dragon » et le dessin d’un animal  gigantesque et ailé qui ressemble trait pour trait à celui qu’il a trouvé.
Est-ce possible? 
Les grands disent que ce ne sont que des légendes, des histoires à dormir debout!
Il réfléchit.
Il faut lui trouver une cachette.
Ils habitent une vieille maison insalubre dans un quartier pauvre.
Elle est possède une cave où personne ne descend jamais tant l’escalier est vermoulu.
Cette fois, c’est une bonne chose cette vieille cave, pense Farid!
Il y a là des coins et recoins en suffisance pour cacher Drâa, en tout cas tant que celui-ci ne grandira pas trop!
Drâa!
Le nom lui est venu tout seul car tandis que l’enfant dragon sommeille contre lui, son petit ronflement fait " drrrrrr, drâaaaa, drrrrrrr, drrrrr drâaaa, drrrrr"!
Farid ne s’est jamais senti plus heureux. 
Sa poitrine se soulève d’allégresse.
Le petit animal dort profondément blotti au chaud sous sa veste et les battements réguliers du cœur du garçonnet le rassurent.
L’angoisse l’a quitté..
Que c’est bon, "drrrrr,drâaaa, drrrrrr".
Un souffle léger et humide s’échappe de ses naseaux. 
À nouveau Farid sent monter vers lui ces extraordinaires effluves de mandarine.
Ce soir, il va cacher Drâa dans sa chambre, sous une couverture.
L’enfant rentre, se glisse furtivement dans la maison et cache, sous le lit, le petit dragon qui continue de dormir profondément, bien emmitouflé. 
Il se déshabille rapidement et se jette sur son matelas, épuisé par les aventures de la journée mais si heureux!
Nabil et Nour le frère et la sœur de Farid sont rentrés tard et se sont couchés sans s’inquiéter du petit.
Ils entendent de temps en temps de petits gémissement qui, pensent- ils, proviennent des cauchemars de Farid.
Mais bon sang, d’où vient donc ce délicieux parfum de mandarine?

 Chapitre -4-

La nuit n’a pas été troublée.
Drâa se réveille et sort doucement de sa cachette.
On dirait qu’il sait qu’il doit se faire tout petit, et reste parfaitement silencieux malgré les couinements de son estomac: il a faim!
Farid bientôt se réveille aussi. 
Les grands sont déjà partis en quête d’un travail.
Il observe la petite bête. 
Celle-ci aussi le regarde de ses grands yeux étonnés et joyeux.
«Tu as faim» demande l’enfant?
Les borborygmes de l’estomac de Drâa parlent pour lui!
Mais comment apprivoise-t-on un dragon se demande le petit et que mange-t-il?
Il va dans la cuisine en catimini, réchauffe la semoule d’hier et quel bonheur, Drâa s’empresse d’avaler la pitance sans rechigner!
L’enfant peut enfin l’observer tout à son aise: une jolie tête de petit monstre au museau étrange et aux narines dilatées, un corps replet couvert d’écailles d’un beau vert émeraude, des yeux phosphorescents à pupilles jaunes verticales comme celles des chats.
Du centre de son dos, des ailes merveilleuses que le petit dragon vient de déployer tout doucement: d’or, d’argent et de turquoise, fines et puissantes, Farid ne se lasse pas de les admirer.
Drâa, bien planté sur ses larges pattes arrière, se tient bien droit et se sert de ses pattes avant comme de mains pour attraper sa nourriture.
Farid rit de bon cœur comme il ne l’a plus fait depuis...? Il ne s’en souvient même plus.

 Chapitre -5-

 Ainsi s’organise désormais la vie de Drâa et de l’enfant.
Celui-ci, lui a aménagé un coin de la cave: un matelas qui s'y trouvait déjà, des branches ramassées au parc et une couverture pour se couvrir ou se cacher.
Le plus difficile est de le nourrir, car il grandit de jour en jour.
Farid ignore les mots que Merlin a prononcé: «Minimus,minimus,minimalis»!
C’est un enchantement et  Drâa restera très petit, pas plus grand qu'un enfant de 5 ou 6 ans! 
Celui-ci se contente d’un repas frugal et si il n’y a qu’un fruit, un peu de semoule ou quelques restes, il ne s'en plaint jamais.
Son intelligence est si vive, qu’il a très vite compris la nécessité du secret et reste bien dissimulé dans sa cachette quand il entend des pas dans la maison.
Dès qu’il entend celui de Farid, de retour de l’école,  et que celui-ci descend à la cave, il se précipite vers lui, ses belles ailes déployées.
Les retrouvailles sont chaque jour plus joyeuses.
L’enfant sent confusément que quelque chose change en lui: sa colère est moins vive, il a envie de rire et de chanter sans raison, il se surprend même à aimer l’école et ce qu’il y apprend.
La maîtresse s’interroge, surprise, que se passe-t-il donc?
Timidement, il se rapproche des autres enfants qui ne demandent qu’à partager un moment d’amitié avec lui.
Par une étrange osmose, même ses aînés lui semblent plus aimables.

Chapitre -6-

Drâa a découvert une minuscule grille de soupirail en haut d'un mur de la cave.
Il grimpe sur les cageots qui y sont empilés et en prenant soin de ne pas se montrer, il observe, amusé, l’étrange manège qui se déroule  dans la cour de l’immeuble.
Depuis quelques jours, une musique rythmée et des cris d’enfants joyeux lui vrillent les oreilles. 
Ça lui chatouille le ventre, lui remue le cœur et la tête et, tout à coup ses pattes lui jouent des tours : elles s’agitent malgré lui et il surprend son postérieur à se balancer de droite à gauche, de gauche à droite, de droite à gauche, de gauche à droite et en avant et en arrière, wouaw !
C’est trop drôle et follement amusant !
Il essaye d’en voir plus et aperçoit deux gamins qui dansent d’une façon tout à fait extraordinaire: sur le dos, sur la tête, sur les mains, debout ou couchés, la musique leur vient comme du dedans, leur pantalon est trop large et tombe sur leurs fesses.
Drâa n’en peut plus et se laisse emporter par les sons joyeux et syncopés: il danse seul, mais à l'unisson avec les enfants au dehors!
Farid rentre plus tôt que prévu, descend à la cave et reste figé de surprise: Drâa bat la mesure, agite son derrière au son d’un air de rap qui passe à la radio, à l'extérieur.
Il est muet de surprise, bouche bée, son menton en tombe presque sur sa poitrine.
Eh! Mais tu danses, s’écrie Farid!
La bestiole, toute agitée, se retourne.
D’émeraude, il vire au turquoise, puis au bleu d'outremer et, en apothéose, par toutes les couleurs de l' arc en ciel: c’est sa façon à lui de rougir!
Il hoche la tête: “oui,oui” fait-il, “oui,oui oui”, sans pouvoir s’arrêter de danser comme si ses pattes avaient leur vie propre!
Farid ne peut s'empêcher de le rejoindre et bientôt la cave résonne de leur joyeuse folie.
Un petit garçon qui danse avec un dragon ailé, qui oserait croire cela ?

 Chapitre -7-

Le mois de Juillet, mois des vacances est enfin arrivé. 
La cour est souvent pleine d’enfants.  
Personne ne connait encore le secret de Farid et le petit dragon se fait discret, de jour comme de nuit.
Drâa est devenu un vrai rappeur: la casquette du gamin sur la nuque, il virevolte sur les fesses, sur les coudes de ses courtes pattes avant, sur le torse, sur la tête et  merveille que ne peuvent accomplir les enfants, il ouvre les ailes et pirouette vers le plafond pour retomber, gracieusement sur sa patte droite!
Farid se tord de rire et laisse éclater son bonheur.
Lorsqu’il remonte dans l’appartement, sa joie de vivre retombe comme un ballon de foot crevé: Nabil et Nour sont effondrés: malgré leurs courageuses recherches, ils n’ont pas trouvé de travail.
Nabil a 19 ans, il est très grand avec de magnifiques cheveux noirs bouclés. 
Il est fort et prêt à faire ce qu’il faut pour s’en sortir.
Nour elle, a 17 ans. Elle a déjà quitté l’école. 
De grands yeux sombres lui mangent le visage. 
Depuis qu’ils sont seuls, ils survivent de petits boulots. 
"Ça ne peut pas continuer comme ça, et Farid grandit."
Celui-ci est allé retrouver le petit dragon dans la cave et s’assied sur une marche de l’escalier, le menton dans la main: comment aider les grands à s’en sortir?
Il a beau se creuser les méninges : aucune solution ne vient.
Zut, zut, zut, comment faire?
Drâa, curieux et décontenancé du peu d’intérêt que lui témoigne l'enfant, s’est avancé et observe la mine concentrée de son ami.
Il peut lire dans les pensées du petit (encore un tour de Merlin) et il sait comment l’aider.
Cela comporte des risques pour sa propre vie.
Farid lève enfin la tête: mais que fait son ami ? 
Il va et vient du soupirail vers lui et de lui vers le soupirail.
« Mais non, Drâa, soupire Farid, ce n’est pas le moment de danser et puis tu vois bien que je suis préoccupé. »
L'animal s’immobilise: il fait mine de monter l’escalier, d’ouvrir la porte qui mène à l’appartement puis redescend et recommence son manège.
Farid commence à entrevoir ce que veut le dragon... c’est impossible!
Jamais les grands ne voudront le croire ...
L’heure n’est cependant plus aux hésitations : « je crois que je comprends, tu veux que je dise la vérité à Nabil et Nour, tu veux danser pour eux ? 
Cela ne te fait pas peur ? Et si ils te dénoncent ? »
Tout heureux le petit dragon virevolte ailes déployées.  
Aïe, aïe, voilà qu’il se cogne au plafond et, aussi léger qu’une libellule , il se laisse flotter jusqu’ au sol.
Oui, pense Farid, ce serait bien; Draa m’apporte tant de bonheur, mais que va-t-il se passer,? Comment vont-ils réagir?
Peut-être sa vie sera-t-elle en danger ?
Ce que le petit garçon ignore, c’est que la magie de Merlin, dont il n’a  jamais entendu parler, est très puissante et extraordinaire.
Le petit dragon est toujours en contact en pensée avec lui, par delà le temps et l’espace.
Il ne parle pas et pourtant il possède toute la sagesse du monde :
Qui le regarde dans les yeux, devient immédiatement meilleur.
Qui hume son souffle parfumé de mandarine devient plus doux.
Qui caresse ses ailes mordorées attire à lui l’abondance et la joie.
Comment faire comprendre cela à Farid?
Comment se faire connaître des deux aînés bien peu enclins à apprécier l’inconnu?
Comment leur faire don de ces merveilles? Comment, comment, comment?

Chapitre 8

Les jours passent, toujours pareils.
Farid n’ose pas proposer à Nabil et à Nour de venir découvrir l'animal.
Celui-ci ne danse presque plus, il est malheureux et Merlin ne lui transmet aucun message, aucun conseil.
Le petit est inquiet pour son ami dont les ailes perdent leurs belles couleurs.
« Allons, cela ne peut plus durer ainsi se dit-il, arrivera ce qui arrivera. 
Il faut bien prendre des risques! »
Il pénètre sur la pointe des pieds dans le salon où les ainés sont vautrés devant la vieille télé.
La pièce est pleine de la fumée de leurs cigarettes.
Mais, serait-ce un signe?
La télé passe le film « Cœur de Dragon». 
Farid observe Nabil et Nour. 
Ils jouent les indifférents.
Peu à peu, ils se laissent prendre à l’histoire; le film les émeut et  ils suivent l’aventure avec passion.
Lorsque le mot « FIN » s’inscrit sur l’écran, ils restent silencieux et écrasent avec gêne une petite larme qui perle sur leur joue.
La beauté des images et des mots est encore dans leurs yeux et dans leur cœur.
« C’est le moment se dit Farid, allons-y. »
« Hé, vous deux, j’ai quelque chose à vous montrer à la cave” ».
«Laisse-nous donc, gamin», répondent- ils.
Quelque chose cependant dans le regard de l’ enfant les intrigue.
Il y a en lui une telle douleur, un tel chagrin, qu’ils se demandent comment ils ont pu oublier que leur frère n’est encore qu’un tout petit garçon, bien seul, bien triste et si fragile!
Ils échangent un regard complice et d’un commun accord lui répondent: «Ok, ça va, on te suit».
Tous trois descendent prudemment  l’escalier vermoulu qui mène à la cave.
Les deux grands n’ont aucune idée de ce qui les y attend de si extraordinaire.
Farid ouvre doucement la porte et prie sa sœur et son frère d’attendre un moment avant d’entrer.
Il s’avance tranquillement mais le cœur battant.
Drâa sommeille.
Il rêve de la grande époque des Dragons flamboyants; il rêve de sa mère aux ailes immenses qui soufflait le feu; il rêve des chevaliers de la Table Ronde; il rêve de Merlin qui de sa tour, tout là-bas dans le passé, lui fait signe .
Une fine brume tiède et parfumée s’échappe de ses naseaux.
Farid remonte et demande aux deux grands de le suivre : «Approchez-vous donc» dit Farid.
En apercevant Drââ, Nour et Nabil poussent un cri effrayé et reculent. 
Farid craint un moment que cela ne tourne mal pour la pauvre bête inoffensive.
Cependant la curiosité l’emporte sur la peur: qu’est-ce donc que cet étrange animal et surtout, qu’est-ce que cet enivrant parfum de mandarine qui calme instantanément les battements furieux  de leurs coeurs?

Chapitre 9

Le petit dragon s’éveille doucement.
Les trois enfants l’entourent.
Sa joie est si intense que ses ailes s’irisent de couleurs chatoyantes!
Il les ouvre et un rayon de soleil fuse du soupirail et leur donne des reflets d’or et d’argent.
Les enfants sont émerveillés par ce spectacle si inattendu.
« Mais attendez, dit Farid, vous n’avez pas tout vu. »
Drââ n’est pas au mieux  de sa forme mais une autre surprise vous attend. »
Il allume la petite radio portative qu’il a emmenée avec lui.
La musique entraînante envahit la cave.
À la stupeur de Nabil et de Nour, le petit dragon s’ébroue, se réveille tout à fait et ne peut plus se contenir.
La musique le rend fou, il ne se contrôle plus et se laisse aller sur ce rythme syncopé et irrésistible.
Les grands se frottent les yeux éberlués: dans quel rêve fou ont-ils atterri?
La magie de Merlin s’est mise en action.
Les effluves de mandarine entrent dans leurs poumons qui se gonflent d’allégresse et un peu de douceur s’y installe.
Drââ est un peu fatigué de s’agiter ainsi: il s’approche doucement des aînés pour quémander une caresse.
Ils hésitent un moment: c’est un beau petit dragon, mais un dragon quand même!
Farid montre l’exemple et pose la main sur les naseaux de Drââ qui « gronronne » de plaisir.
Ses ailes scintillent de paillettes d’or.
Nabil s’approche encore hésitant suivi bientôt de Nour.
Leurs mains se sont à peine posées sur les ailes soyeuses, qu’il se sentent plus forts, plus libres et se tiennent plus droits comme si le soleil entrait dans leur vie, comme si tout devenait possible!
L’animal les regarde dans les yeux, sur insuffle le courage d’aller de l’avant, de ne pas baisser les bras.
Il leur dit en pensée que le monde n’est pas fait que de méchants, que des choses changent et qu’il y a tant de merveilles autour d’eux.
Ce moment de magie et d’émotion leur a fait oublier la musique!
Elle s’insinue dans leurs oreilles, leurs doigts de pieds, leurs mains et tous ensemble, enfants et dragon, virevoltent sur les rythmes endiablés!
En eux quelque chose est en train de changer.
Les enfants sont d’accord: l'existence de Drâa doit rester un secret. Dans la rue, il n’aurait aucune chance.
La peur, la défiance, la méchanceté auraient raison de lui.
Des scientifiques peu scrupuleux s'en empareraient pour l'étudier et lui feraient subir les pires expériences puis le vendraient sans doute à un cirque dans le meilleur des cas! 
Mais Merlin a plus d’un tour dans son sac!

Chapitre 10

Grâce à l’influence de Drâa, Farid, Nabil et Nour savent qu’ils peuvent beaucoup plus qu’ils ne le pensaient.
Farid s’intéresse de plus en plus à l’école.
Il aime apprendre à lire, à écrire ou à regarder dans le grand livre de géographie. 
Il sait où se trouve son pays d’origine, là-bas, en Afrique du Nord et il sait aussi qu’il habite ici, en Europe, un pays aux coutumes et aux croyances différentes et au climat bien plus froid, mais le plus souvent accueillant. 
Chaque jour, il prend plus de plaisir à approcher les autres enfants et si il est toujours un peu timide, il n’est plus méfiant et s’amuse comme un fou à la cour de récré. 
Lorsqu'il rentre à la maison, il fait ses devoirs avant d’aller retrouver Drâa. 
Celui-ci ne lui en veut pas. Il n’est pas triste car il sait.
Il sait que Merlin l’a envoyé dans le futur pour le sauver d’une mort certaine, mais aussi pour qu’il apporte de l’aide à Farid et aux siens. 
Les aînés se sont inscrits au cours du soir pour suivre une formation.
Le jour Nabil transporte des cageots de légumes et Nour a pu être engagée comme C’’est un début. 
Lorsque leurs cours seront terminés, ils auront l’occasion de faire d’autres choix. 
Eux non plus, n’ont pas beaucoup de temps pour danser avec Drââ et ne savent toujours pas comment se passera leur vie avec le petit dragon.

Dernier chapitre

Aujourd'hui, c’est samedi.
Les trois enfants ont décidé d’un commun accord de consacrer cette journée au petit dragon.
Ils ont mis leurs plus beaux vêtements. Nour s’est légèrement souligné les yeux de khôl et ses jolis bracelets hérités de leur mère tintent joyeusement à ses poignets.
Nabil a trouvé un vêtement traditionnel de son père et se sent enfin une appartenance .
Farid a une nouvelle casquette puisque la sienne est sur la tête de Drâa!
Dans la cave, la fête commence: cheveux en bataille ou casquette sur la nuque, ils se déhanchent et la pièce vibre de leurs rires et de leurs chants. 
La musique résonne sur les murs.
Drâa s’amuse comme eux, virevolte et danse à en perdre haleine. 
Pourtant un étrange phénomène se produit: il semble enveloppé d’une fine brume qui rend ses contours un peu flous.
Ses belles couleurs paraissent par moment moins vives et comme en train de s’estomper.
Farid se frotte les yeux et l’interroge, perplexe: «Que se passe-t-il Drâa, on dirait que tu disparais !»
Celui-ci arrête sa danse et vient poser sa tête sur l’épaule du garçonnet. 
La douce chaleur de l’amitié les envahit tous les deux: «comme ils ont été bien ensemble, comme c’était chouette le rap, pense Drâa"».
La journée s’est passée en un éclair.
Nour, Farid et Nabil après une dernière caresse au petit dragon, montent se coucher tandis que Drâa se prépare.
Cette nuit c’est une grande nuit.
Merlin a d’autres projets pour lui.
Drâa n’est pas vraiment triste.
Il esquisse un dernier petit pas de danse, jette un regard au théâtre de ses exploits, envoie une pensée affectueuse à son petit Farid et à ses aînés.
Après une hésitation, il garde la...casquette, et se défait, se dilue et disparaît dans la nuit ne laissant dans la cave qu’un doux parfum de mandarine et des éclats brillants sur les murs. 
Le lendemain Farid se réveille le premier pour préparer son cartable.
Il a fait un rêve extraordinaire, peuplé de dragons cracheurs de feu, de chevaliers chevauchant un paysage hérissé de pierres étranges et d’un minuscule dragon qui dansait!
Les aînés ont fait le même rêve!
Quel rêve idiot se disent-ils!
Quelque chose les attire à la cave. 
Ils ne savent pas quoi et trouvent que cette matinée commence de façon bien bizarre.
Mais ils ne peuvent s’en empêcher : il leur faut descendre dans cette fichue cave!
La pièce semble ensoleillée malgré la pénombre et de- ci, de-là, des paillettes dorées scintillent sur les murs.
Bizarre,bizarre...
Ils respirent à plein poumon et, au lieu de l’odeur habituelle de moisi de cette pièce, ils sentent un parfum si agréable, si... que...., ils cherchent, cherchent mais, où sont donc ces mandarines?
Ils se sentent étrangement forts et courageux..
Toute leur tristesse a disparu et c’est merveilleux !

Tout près du soupirail, invisibles, deux ombres sourient: Merlin et Drâa!

ÉPILOGUE 
Les cheveux dans les yeux, Robertinho traîne dans les favellas de Rio de Janeiro.
Son T-shirt est déchiré et crasseux. Il meurt de faim.
Il taquine du pied son vieux ballon de foot qui ne le quitte jamais car il s’entraîne sans cesse dans l’espoir de jours meilleurs, comme beaucoup de gamins des bidonvilles qui espèrent qu’un coach les remarquera. 
Dans cette ville magnifique aux plages de fin sable blanc que la mer ourle de ses vagues bleues, les riches sont trop riches et les pauvres, anéantis par le malheur et la misère. 
Il fouille les poubelles à la recherche d’un restant de nourriture encore mangeable mais des chats en quête de butin ont déjà fait table rase. 
Le soleil tape dur et l’odeur est épouvantable.
Il n’y a rien et il désespère. 
Il est seul, si seul.
Soudain il hume un parfum inattendu et les horribles odeurs se dissipent. 

C’est quelque chose de sucré, de très doux, de presque enivrant, mais oui, c'est de la mandarine!
Il entend un petit gémissement: là, dans l’ombre, est-ce un chat dont les pupilles verticales brillent dans l’ ombre ?
Non, vous l’avez deviné, c’est Drâa.
En Cornouailles, dans le passé, Merlin sourit avec affection.
Une nouvelle histoire commence au pays de la... Samba! 





Texte Mona McDee