mercredi 1 septembre 2021

1001 Gratitudes !



Ce matin, comme presque tous les matins, je me suis réveillée… miracle, je suis en vie !
Je me suis levée… miracle, je marche,
j’ai ouvert la fenêtre…miracle, je vois,
je me suis lavée… miracle j’ai de l’eau et elle peut même être chaude,
je me suis habillée… miracle, j’ai des vêtements, pour l’été et pour l’hiver,
j’ai pris mon sac et mon porte-monnaie…miracle, il y a des sous dedans,
j’ai ouvert la porte de l’appartement… miracle, j’ai un toit, un nid où il fait bon me reposer,
je suis allée jusqu’au petit bistrot, pas très loin… j’y ai pris un café… miracle, je peux le faire et j’ai parlé au balayeur du temps qu’il faisait… miracle, je parle, j’échange et le soleil a la juste chaleur qui me convient.
J’ai vu, à mon retour, sur la messagerie de l’ordinateur… ( miracle, j’en ai un et je sais m’en servir ), que les miens vont bien, et c’est aussi un miracle, puis j’ai repensé à la petite fille Rom, assise dans la banque du Parvis, à ses yeux éteints, à ses pieds nus, aux deux mains tendues en éventail quand je lui ai demandé son âge. J’ai vu sa mère plus loin devant un magasin, et depuis le temps que je les croise, je pense qu’ils ne font pas partie d’un réseau de traite d’êtres humains, à voir l’affection et le chagrin de sa mère qui, en général, la garde près d’elle. Si les temps sont durs pour beaucoup d’entre nous, ils le sont plus encore pour les oubliés de nos villes et de notre société.
Nous n’avons pas fini de voir arriver les réfugiés, qu’ils le soient à cause de la guerre, de la politique de leurs pays, de leur exclusion de leurs pays ( les Roms de Roumanie le sont encore aujourd’hui.)
Si nous avons pas conscience du miracle que constituent tous nos moments de vie, nous qui avons tout, nous serons incapables de voir leur misère et leur dénuement, refermés que nous serons sur ce qui semble nous manquer.

Chaque instant est un miracle lorsque la maladie nous épargne, lorsqu’il y a des pâtes dans notre assiette, de l’eau du robinet dans notre verre, des chaussures à nos pieds, et le liste est longue, longue… cette liste de mes gratitudes. 

 

 

Mona MacDee

lundi 16 août 2021

M E R C I !!

 





 

 

 

 

 




































Très vieille et "bête" photo lors de mes premiers essais avec des logiciels tel que GIMP. Mais après tout la naïveté qu'elle véhicule me convient bien.

Merci à celles et ceux qui me lisent, abonnés ou non, hors des réseaux sociaux et sont là, fidèles, même quand l'écriture me boude, comme pour le moment.

Vous êtes mes fidèles inconnues, inconnus pour la plupart et vous me réchauffez le cœur. 

 

Merci et à bientôt.

 

Mona

dimanche 11 juillet 2021

La machine à se dénigrer... osons !

Hier, je regardais une vieille toile que j’avais déjà recouverte de « Gesso » ( médium qui sert à recouvrir une toile), et comme son fond était structuré, je me demandais ce que j’allais en faire ou si tout simplement je n’allais pas la mettre à la rue…
Puis je me suis dit :  « mais qu’est-ce que tu fais avec ces peintures, toi qui n’est qu’une autodidacte et même une dilettante, n’ayant jamais envie de suivre des cours, alors que tant d’autres ont sué sang et eau sur les bancs d’une académie ; qui es-tu pour prétendre vendre, qui sait, ces toiles ; et puis, tu n’as aucun style, tu passes d’une technique à une autre, ça ne ressemble à rien, on ne peut reconnaître, peut-être, ta « patte » qu’à la folie qui l’anime. »
J’en étais là de mes réflexions, prêtes à donner peintures et toiles au premier venu, découragée, car je ne valais, bien entendu, rien.
Je me suis alors posé cette question : qu’est-ce qui nous pousse ainsi à nous dénigrer, à vouloir ressembler aux autres, à abandonner la joie enfantine de s’amuser avec les couleurs, sinon une voix à l’intérieur qui nous dit sans cesse :  «  tu n’es pas assez, tu n’es jamais assez, tu n’atteindras jamais les sommets qu’on espérait pour toi ni ceux que tu penses te devoir à toi-même ! »
Ces voix ne s’éteignent jamais tout à fait, même après des thérapies. On pense les avoir semées, mais elles se manifestent quand on s’y attend le moins.
Aussi, que nous soyons cuisinière, musicienne, peintre, écrivaine, photographe, que nous nous occupions avec tendresse de notre jardin, ou de faire notre ménage, ou de nos enfants, de notre animal de compagnie, il y a là mille manières de « créer », de s’amuser sans vouloir exister aux yeux des autres. Montrer ce que l’on fait ? Oui, pourquoi pas, bien sûr, en parler car il y a une fierté à faire ce que l’on aime faire, mais sans jamais se comparer à l’aune imposée par la société.
Nous sommes nous, telles que nous sommes, dignes de tendresse, d’affection, d’amour pour qui nous sommes et non  pour ce que nous faisons.
Osons donc colorier en dehors des lignes, plonger les mains dans la pâte, la peinture ou la terre et faisons en surgir cette chose unique qui provient du plus profond de l’enfant qui chante encore en nous. 


Texte et acrylique : Mona MacDee

vendredi 2 juillet 2021

Infinie, la vie...

 

« Il faut te ménager », voilà ce que j’entends souvent depuis que j’ai atteint un « certain âge ». Me ménager ? Dans quel but ? Me ménager pour ne pas mourir. Mission impossible ! Pour rester en bonne santé ? Au contraire, bouger, se forcer un peu, pas trop, juste assez pour ne pas rouiller dans un divan trop profond ; se reposer quand le corps le demande, être simplement à l’écoute de celui-ci.
Ne surtout pas écouter ceux qui trouvent que vous sortez des cases, marchez en dehors des clous, coloriez au-delà des lignes, chantez faux, et faites mille autres choses parce que vous vous sentez en vie !
N’écoutez pas !
N’agissez pas en fonction de votre âge qui n’est qu’un chiffre, mais en fonction de ce que vous disent votre corps, votre esprit, votre cerveau, votre âme.
Si vous dépassez vos limites, acceptez de revenir à plus raisonnable, un moment ou… définitivement, tout est permis, rien n’est jamais figé, tout change tout le temps et nous aussi.
Observez les nébuleuses dansantes et colorées, les galaxies aux bras enveloppants ( nous sommes dans un bras de la Voie Lactée…) et soyez époustouflés par leurs danses magiques.
Notre système solaire comporte des milliards d’étoiles, nous savons si peu de ce qu’il y a au-delà et cela me met en joie, la joie de savoir que je ne suis rien à l’échelle du cosmos. 
Cela en effraye plus d’un, et moi, je ne m’en lasse pas, joie infinie, je tourne avec la Terre, toupie folle autour de mon astre, perdue aux confins de ma galaxie bleutée dont on ne peut apercevoir que la tranche, cette longue bande qui irise le ciel de ses myriades d’étoiles lorsque la nuit est noire dans le désert.
Lorsque je mourrai, ne vous faites pas d’illusions, je n’irai pas revoir ceux que j’ai aimés, ils font partie de moi, pourquoi irais-je retrouver des fantômes ?
Je serai poussière tournoyante, matière noire et mystérieuse, part de nébuleuse gigantesque et chatoyante ou d’une nouvelle étoile, participant à jamais au jeu de la vie. 

 

 

Acrylique et texte Mona MacDee

samedi 12 juin 2021

Trois quarts de siècle !

 


Septante-cinq ans, trois quarts de siècle, je n’avais jamais pensé arriver si loin. Bizarrement, je pensais mourir à …58 ans ! Le jour de cet anniversaire, j’étais vraiment étonnée d’être encore en vie.
Beaucoup de personnes se plaignent d’avoir « encore un an de plus », et je disais pareil il y a 20 ans. Aujourd’hui, je me dis que j’ai une chance folle non seulement d’avoir atteint l’âge que j’ai, mais celle d’être en excellente santé, d’avoir gardé l’esprit ouvert, d’être autonome et indépendante, de me débrouiller plutôt bien avec les technologies de notre époque, d’avoir une famille en assez bonne santé et d’être encore et toujours intéressée par l’humain.
Le corps se rappelle à moi parfois pour me dire combien j’ai usé et abusé de lui, ne lui accordant que peu de repos et me sentant toujours obligée d’en faire plus, d’en faire trop.
Aujourd’hui encore, il m’arrive de me fustiger pour aller «  faire mes 10.000 pas » !
Une société où tout nous est suggéré si pas imposé, et plutôt que d’apprendre à nous ressentir, à écouter ce que dit notre corps, nous en abusons. 
Le résultat : ce qu’on appelle une fêlure d’effort  au pied, parce que je veux penser que je peux encore marcher autant mais que le pied lui me dit non ; un genou trop fatigué aussi qui renâcle, le dos au nerf définitivement coincé.
Il me reste d’une enfance et d’une adolescence où le repos était signe de paresse et de faiblesse, la difficulté de m’allonger un moment, sans même prendre un livre, comme si une voix allait hurler :
«  c’est tout ce que tu trouves à faire » !
Ah faire ! Toujours faire, toujours aussi un devoir de service, et celui de ne pas penser à soi alors que  je vis dans un monde où de multiples gourous du développement personnel m’enjoignent de
«  ne penser qu’à moi » ! Où est le juste milieu ?
Il paraît que je ne fais pas mon âge, et quand je dis celui-ci, des amies bien intentionnées me disent «  surtout ne le dis pas. ». Comme si j’étais victime d’une tare et que l’âge était une maladie.
Mais il l’est à notre époque.
Je suis mère, grand-mère et arrière grand-mère et j’en suis fière.
Tant de personnes autour de moi sont décédées bien plus jeunes, ou sont, au moment où j’écris, déjà dans des maisons de repos-mouroirs où ils crèvent sans visites, bien avant la période que nous vivons depuis plus d’un an.
Alors 75 ans… et alors ? Je n’ai pas dit mon dernier mot, ni écrit mon dernier poème, ni peint mon dernier tableau, ni vibré avec un dernier amant, ni dit mon dernier « je t’aime » à mes enfants, ni bu mon dernier café… ou peut-être que oui, qui sait.
L’avenir nous est à jamais inconnu et en cet instant précis, je suis en vie et pleine de gratitude pour celle-ci qui fut dure, heureuse, triste, angoissée, enthousiasmante, galère, avec beaucoup ou bien trop peu d’argent, avec une belle voiture et puis des transports en commun, avec des vêtement de grandes marques et des vêtement de seconde main et jamais, je dis bien jamais, je n’ai regretté d’avoir perdu les uns au profit des autres.
Je prends ce que la vie me donne avec reconnaissance et vis ce qu’elle m’impose, parfois dans la dépression la plus profonde ou la joie la plus intense.
Si cette nuit je devais quitter cette vie et que le passeur du Styx m’emmène vers Osiris, que celui-ci me pose la question : « Qu’aurais-tu voulu changer à ta vie ? »
Je lui répondrais que tout était parfait, mais que j’aurais sans doute voulu être munie de plus d’amour à donner. 

 

 

Photo et texte : Mona MacDee


vendredi 14 mai 2021

Qu'as-tu aimé, qu'as-tu appris?



Arrivés à un certain âge, beaucoup d’entre nous ressentent ce sentiment d’urgence, d’avoir à terminer tant de projets en jachère, de compléter au mieux nos dernières volontés en fonction de notre santé du jour ; cette impression de vouloir à tout prix arriver à la fin, les bras croisés sur la poitrine, admirant notre œuvre achevée, satisfaits et nous disant : 
« voilà, tout est accompli, je peux m’en aller tranquille. »
Mais, rien n’est jamais terminé : 
il y aura toujours une visite que l’on n’aura pas faite, 
un baiser oublié, une facture impayée, un livre inachevé sur la table du salon, 
une toile vierge sur un chevalet, une salade qui s’étiole dans le frigo.
Il restera des secrets d'alcôve au fond de nos tiroirs, de ceux que l’on s’était bien juré de détruire un jour.
Nos cahiers resteront pleins de désirs inavouables et, cachées dans les replis affaissés du vieux canapé, les boucles d’oreilles d’une maîtresse depuis longtemps oubliée, ou le flacon vide de l’after-shave d’un amant presque sorti de notre mémoire. 
Il y aura aussi des médicaments périmés, des lettres enrubannées, des photos entassées et des dessins d’enfants dans une boite à chaussure éculée. Dans l'ordinateur, toutes les images qu'on s'était promis de faire imprimer un jour et qui disparaîtront d'un doigt trop pressé qui appuiera sur " delete", jetant à la poubelle, sans états d'âmes, ces souvenirs si tendrement gardés.
Le jour venu, nous serons seuls, même si nous sommes entourés, et tout cela n’aura plus aucune importance.
Entre eux et nous, tomberont les barrières hypocrites de la bienséance: nous avons été qui nous sommes, toujours, et je n’adhère pas à l’injonction: « deviens qui tu es », du moins pas à ce que cela semble sous-entendre : "tu n'es pas bien comme tu es."
Être en vie c’est déjà être. 
Nous avons toujours été nous, même si cela ne nous fait pas plaisir.
Tout au plus avons nous essayé d’être plus sincères envers les autres et surtout envers nous-même.
Nous n’aurons plus d’autre ambition que de dire par des mots ou par le regard, si le silence a clos nos lèvres, que nous avons aimé, de la meilleure manière qu'il nous était possible. 



Texte et peinture Mona MacDee


mardi 27 avril 2021

Les larmes du Chameau





Il était une fois un chameau, (je vais dire chameau !) qui vivait paisible aux abords d’une oasis au milieu du Sahara.
Il attendait, patient, que l’on ait besoin de lui et s’attardait parfois un peu à l’ombre des acacias qu’il agaçait de ses longues dents pour en grignoter les épines et les quelques feuilles si tendres qui gardaient en elles un peu de l'humidité des dernières pluies.
C’était un beau et brave chameau, doux et tranquille, dont les gros yeux bordés de longs cils, pouvaient lire l’âme des hommes.
Lorsque l’on avait besoin de lui, il s’agenouillait délicatement et patientait tranquillement que son maître eut installé le bât et le chargement du jour. 
Il ignorait quelle durée aurait le voyage car, on ne sait jamais combien de temps dure un voyage, n'est-ce pas!
Rassasié de feuilles et abreuvé au puits jusqu’à plus soif, harnaché et fin prêt, il suivait le chemin que le chamelier commençait à tracer de ses longs pas tranquilles dont le sable gardait la trace.
Le bâton sur les épaules, le licol dans la main, ils cheminaient de concert sous le soleil déjà ardent de la matinée.
Parfois, notre chameau prenait les devants, et ses sabots tassaient les grains de sable pour  faciliter la marche de l'homme qui posait ses pieds dans les empreintes ainsi laissées.
C’était un bon maître. Il s’arrêtait dès qu’un bîr ( puits profond) se présentait et lui permettait de se reposer à l’ombre, quand il y en avait.
Si il n’y en avait pas, c’était lui, le brave chameau, qui faisait un abri de son corps entre le soleil brûlant et le sable pour que le chamelier puisse s’y étendre un moment et déguster son thé avant la sieste.
Il restait alors là, immobile et veillait au repos de l’homme avec son attention et son amour de chameau.
Il était si brave, que, jamais, il n'avait du être entravé!
C’était un chameau d’exception!
Au réveil, la marche reprenait. Le silence du désert n’était troublé, par instant, que par la voix de son maître à l’heure de la prière, que celui-ci psalmodiait en marchant, en un murmure qui rythmait le jour.
Son maître ne le chargeait jamais trop et ne montait sur son dos que pour soulager un peu sa fatigue ou pour gravir quelque dune rebelle aux grains de sable si fins, que seuls les pieds du chameau pouvaient en venir à bout. 
Même lui, tanguait et roulait  comme un navire fou!
C’est bien alors qu’on pouvait l’appeler : «  le vaisseau du désert » !
Parfois ils s’arrêtaient un peu au bord d’une guelta (bassin d’eau naturelle) où il pouvait boire bien à l’aise et tous deux en profitaient pour une longue, longue sieste après le thé.
Il partait parfois chargé de sel et revenait, après une dure marche, avec des dattes, lorsque la guetna ( grande récolte de dattes en Mauritanie) avait été fructueuse. 
Son maître alors, achetait parfois aux femmes d'un village traversé, un joli bijou pour son épouse restée au campement.
La fête durait des jours et des jours quand les récoltes des palmeraies étaient abondantes.
Au retour, il était un peu plus chargé que d’habitude, mais se sentait joyeux : il y avait là une belle réserve de nourriture pour la famille de son maître.
Un matin pourtant fut un matin différent des autres.
Le soleil se levait à peine teintant d’ocre et d’or les dunes proches. 
La femme du chamelier surgit de la khaima ( tente) en gémissant : « mon époux, mon cher époux… et s’écroula en enfouissant son visage dans le sable.
Sans témoin et elle pouvait laisser voir au ciel son désespoir.
Le bon chamelier s’était éteint, brusquement, sans un cri, sans une parole. 
Il avait été un vaillant et très courageux chamelier et il avait toujours gardé pour lui ses douleurs, ses soucis et ses peines.
Après les longs jours de deuil, sa femme dut se rendre à l’évidence : il fallait se séparer d'une bête pour que la famille puisse subsister.
Le sort désigna Djamel et le chameau fut vendu.
Il y en avait pourtant bien quelques autres, mais c’est lui que le hasard choisit.
Il ne pleura pas de larmes de chameau, mais il sentit dans son coeur comme un grand vide. Sans un regard en arrière, il suivit le nouveau maître.
Quand on quitte un endroit que l'on aime, il vaut mieux ne pas se retourner.
Il en avait portées des charges: des femmes tristes et des enfants joyeux, du sel et des dattes et même des pièces de rechange pour des motos - pompes destinées à une grande palmeraie!
Il avait écouté les coeurs, entendu des confidences et ses grands yeux transmettaient à chacun un mot silencieux de réconfort.
Il prenait en charge bien plus que des colis, des dattes ou du sel!
C’était, comme je vous l’ai dit, un chameau d’exception!
De temps en temps, les bons maîtres, leurs épouses et leurs enfants, collaient leur front contre le sien sans dire un mot, juste comme ça, les mains de chaque côté de sa tête en une accolade bienveillante.
Mais ce temps là semblait s’achever.
Il eut des maîtres moins bienveillants qui parfois le laissait assoiffé.
Vous me direz que j’invente, qu’un homme du désert n’est pas comme ça!
Mais les Hommes sont les Hommes et partout il y en a qui maltraitent leur chameau.
Il continuait donc de porter des charges un peu lourdes pour ses os vieillissants. 
Il continuait de porter les joies et les chagrins des autres sans jamais faillir. 
En lui, les souffrances et les non-dits de ceux qui lui faisaient tant de confidences s’accumulaient, autant que l’eau qui repulpait sa bosse.
Djamel, car vous l’avez compris, c’était son nom,  se disait qu’il avait été plutôt heureux : il avait engrossé quelques belles chamelles qui lui avaient donné de nombreux enfants et ceux-ci, à leur tour, traversaient les déserts de part en part, vigoureux, téméraires et attentifs.
Mais, lui, était un chameau peu ordinaire !

Il fut revendu à un chamelier propriétaire de quelques bêtes faméliques. 
Lorsqu’il les vit, sa vieille carcasse trembla. 
Oh, pas de peur, mais de tristesse : « Quelle était donc la souffrance de cet homme pour qu’il laissât son troupeau dans une tel état 
Ne se rendait-il pas compte qu’il mettait ainsi sa propre vie et celle des siens en danger? »
Il pouvait écouter et porter des charges, mais il n’avait pas le pouvoir d’ouvrir les yeux aux humains.
Au matin, le maître le chargea tant et plus, lui fit parcourir des kilomètres sans lui donner le temps de s’abreuver ni ne lui flatta l’encolure et il ne posa pas son front contre le sien.
Il ne sut donc jamais ce qui tourmentait cet homme froid et fermé.

Un soir où la lune s’annonçait pleine, l’ultime humiliation lui fut imposée : lui, qui de sa vie n’avait été entravé, voilà que l’homme, brutalement, attachait ses pattes arrière avec une corde rugueuse et trop serrée.
Étonné et déséquilibré, pour la toute première fois, il tomba sur les genoux.
Lorsque l’homme s’étendit pour dormir un peu, notre chameau vieillissant allongea son cou et déposa sa tête sur le sable encore tiède. 
De ses grands yeux si doux, deux grosses larmes de chameau perlèrent, qui coulèrent, coulèrent et disparurent si loin dans le sol, qu’elles rejoignirent l’eau profonde qui nourrissait le fleuve à plus de 100 kilomètres de là.
La lune blanche, dans un ciel d’un bleu d’encre marine, éclairait les hautes dunes de l’erg de sa froide lueur.
Au loin quelques chacals affamés aboyaient.
Quelques scarabées noirs et furtifs se glissaient en douce sous la couverture du chamelier endormi.
Djamal voulut, juste pendant un court instant, que le Très Haut, lui ôtât la vie, là, tout de suite.
Mais cela ne marche pas comme ça, même pour un chameau d’exception!
Il éloigna ces noires pensées, s’ébroua et se releva avec précaution.
Il avait du mal à se déplacer, l’entrave lui cisaillait les membres.
Pourtant il essaya, fit quelques pas en espérant que les liens se relâchent, mais en vain.
Il recommença et recommença encore, puis épuisé par l’effort, retomba à terre.
Il se laissa aller sur le flanc et se mit à pleurer, oh, pas sur lui-même, mais sur les souffrances des humains capables d'actes si cruels.
Il pleura tant, et si longtemps, qu’une mare se forma jusqu’à l’entourer.
Ses pattes arrière baignaient  dans l’eau salée de ses larmes.
ll réussit à se relever et sentit un léger changement : le lien lui semblait distendu. 
Il fit quelques pas titubants et, sans plus s’en soucier, se dirigea cahin-caha, vers l’acacia le plus proche, pour se rassasier.
Tout à coup, il s'aperçut  qu’il marchait librement! Les cordes avaient glissé. Il était libre!
Les premières lueurs de l’aube rosissaient les dunes. 
Son pitoyable maître dormait profondément auprès des cendres du feu de la veille.
Il s’approcha de celui-ci, et de ses dents, il ramena la couverture bien haut sur le bonhomme : le désert peut être bien froid la nuit !
Puis, il se tourna vers l’immensité désertique qui s’étendait devant lui.
Il ne savait ni où aller, ni quel chemin prendre, il ne savait où ses pas le mèneraient ni, si dans quelques jours, sa carcasse ne blanchirait pas sous le soleil impitoyable.
Il ignorait si il trouverait de l’eau et des acacias sur sa route.
Il ignorait tout de son futur, mais il partit au galop, en lançant joyeusement ses grandes pattes derrière lui, et ses grands yeux doux de chameau virent le soleil étincelant de la liberté pointer à l’horizon.
Il se défit sans regrets de toutes les charges que son coeur avait accumulées, puis, sans regrets,  il partit… très, très, très loin.







Texte, photo et dessin: Mona Mc Dee